Fabien Labrousse, créateur de contenu, youtubeur, spécialiste des marchés boursiers et dirigeant de VIDEO BOURSE, a reçu et interviewé Jean-David Haddad dans ses locaux à La Défense en décembre 2025.
Retrouvez l'intégralité de l'émission qui dure une heure sur la chaine Video Bourse :
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Nous vous présentons ici le verbatim des 15 premières minutes de cette interview exclusive.
Fabien Labrousse : Professeur Jean-David Haddad, tu es agrégé d’économie, et tu as également des études poussées en sociologie, et ce livre, L’investisseur gagnant, traite d’une manière assez inédite de la Bourse.
JDH : Oui, et je vais même plus loin, je suis agrégé de sciences économiques et sociales, donc c’est une discipline qui mélange l’économie et la sociologie, et au concours d’agrégation, l’économie et la sociologie ont exactement les mêmes coefficients, donc je suis autant sociologue qu’économiste. Je l’ai beaucoup moins mis en avant depuis 24 ans que je fais ce métier, parce que je pense que le public n’était pas prêt à recevoir ça ; aujourd’hui, j’estime qu’il l’est davantage et que moi aussi, j’utilise beaucoup plus la sociologie dans mon approche des marchés – je l’ai toujours fait, depuis le départ ; j’ai toujours parlé de la cote d’amour d’une action, j’ai toujours essayé d’analyser ce qui peut se dire sur les forums, de voir quelles catégories sociales sont attirées par une action ou une autre ; quand la fusion entre Alcatel et Lucent s’était faite, j’avais déconseillé franchement d’y participer parce que j’avais dit que les cultures d’entreprises étaient trop opposées, ce qui est un argument purement sociologique. Donc je l’ai toujours fait, mais là, j’ai décidé d’aller plus loin, de formaliser, d’en faire une véritable méthode et de l’utiliser encore plus, et je vois que ça fonctionne bien d’ailleurs, parce que ça m’a empêché cette année de recommander des titres que j’aurais recommandés dans d’autres circonstances, et qui se sont cassé la gueule, et au contraire, ça m’a poussé à recommander certaines valeurs que je n’aurais jamais recommandées si je ne faisais que de l’analyse fondamentale, comme STIF par exemple, qui a gagné 160 %, parce qu’il y avait un vrai narratif sociologique qui s’était mis en place à un moment donné, donc une bulle narrative qui est née – une bulle narrative que je distingue des bulles spéculatives – et aujourd’hui je l’utilise véritablement plus qu’avant ; disons qu’avant, je l’utilisais à 20 % dans ma méthode, alors qu’aujourd’hui, c’est 50 %.
Tu t’intéresses à la sociologie de la Bourse au niveau de la création des produits, des modes qu’elle traverse, même pour détecter des signaux d’entrée et de sortie sur des titres précis ; c’est en ce sens que je trouvais qu’il y avait une belle diversité autour de la Bourse, le tout est assez fluide, et du coup, au total, il doit y avoir de l’ordre d’une trentaine de sujets différents qui sont couverts dans ce livre.
JDH : J’aborde effectivement plusieurs sujets, mais le livre est vraiment basé sur la sociologie. Par exemple, l’analyse technique prend beaucoup plus de sens pour moi depuis que j’utilise la sociologie, parce que derrière les indicateurs graphiques, il y a vraiment une sociologie qu’il faut décrypter et qu’il faut comprendre ; l’indicateur technique en lui-même ne veut rien dire et chacun peut l’interpréter différemment, mais quand on a compris le sens sociologique qu’il y a derrière, ça devient une véritable force, parce qu’on peut justement avoir des signaux qui sont des signaux d’achat quand la plupart des gens qui font de l’analyse technique, sans se poser la question de ce qu’il y a derrière, y verront des signaux de vente, par exemple.
Alors, pour commencer, « la Bourse est un fait social total », donc là, tu commences par une partie qui aborde la Bourse dans son ensemble, comme un tout. Et en fait, c’est dur à définir. Moi, ce que je constate en tant que média depuis de nombreuses années, c’est que la Bourse, tout le monde y est directement ou indirectement investi ; la Bourse, je trouve que c’est un terme qui est dur à limiter, à définir. Qu’est-ce qu’on inclut dans la Bourse ? Est-ce que c’est uniquement le marché actions ? Est-ce qu’on intègre même les monnaies dans la Bourse au sens très large ?
JDH : Je suis totalement d’accord avec toi. C’est vrai que la Bourse en soi, dans nos représentations sociales, pour la plupart des gens, c’est juste les actions. Mais à partir du moment où il y a des produits dérivés qui sont achetables pour les particuliers, ça fait partie de la Bourse ; on peut acheter des put, des call sur le dollar, sur l’euro, etc., on peut utiliser d’autres instruments dérivés – moi je ne vais pas au-delà des put et des call, je reste très prudent dans les instruments dérivés, mais je sais que les particuliers peuvent aller au-delà. Ma définition, ce serait qu’à partir du moment où on est sur des instruments auxquels les particuliers, fussent-ils un peu initiés en passant par certaines plateformes ou autres, peuvent avoir accès, que ce n’est pas réservé aux professionnels, on est dans la Bourse. Donc oui, les devises en font clairement partie pour moi, ainsi que le pétrole, l’or, l’argent, tout ça, pour moi, fait partie de la Bourse ; même l’immobilier quelque part, puisqu’on peut acheter des ETF sur l’immobilier, sur les foncières, donc tout ce qui est achetable par les particuliers fait partie de la Bourse. C’est pour ça qu’aujourd’hui, quand je dis FranceBourse, ce n’est pas que les actions ; sur FranceBourse, je parle de tous les sujets de cette sphère au sens large, où on peut acheter et vendre. Malheureusement, en France, la Bourse évoque de mauvaises choses de façon générale – dans d’autres pays, ça évoque de bonnes choses : des titres comme Apple, Tesla, des titres qui se sont envolé. En France, la Bourse évoque le krach de 1929, celui de 1987, la crise de 2008, etc. Je le dis toujours, les Français sont assez fâchés avec la Bourse, même si, bien qu’ils ne le sachent pas, ils sont pour la plupart investis en bourse, parce que les assurances-vie et autres sont placés en bourse, donc ils sont investis en bourse sans le savoir.
Bien sûr, c’est évident, surtout en France, un pays d’épargne, et c’est d’ailleurs assez paradoxal, parce que toutes les personnes qui ont un avis critique, disons caricatural à propos de l’investissement en bourse, pour une bonne part, détiennent des assurances-vie ; même si on prend que des fonds euros, on a de l’obligataire.
JDH : Oui, d’ailleurs, l’obligataire, c’est la Bourse aussi. L’obligataire est coté en bourse, il y a des ETF inverses sur l’obligataire, quand on pense que les obligations vont baisser et que les taux vont monter, les fonds euros sont aussi adossés à la Bourse, évidemment.
Du coup, « le marché comme construction collective », c’est la première partie que tu évoques ; ensuite, « le comportement des foules de Gustave Le Bon à Elias Canetti », donc tu commences l’ouvrage par la perspective, la prise de recul.
JDH : C’est ça, exactement, pour montrer le phénomène collectif, et on peut l’illustrer ; vous pouvez tous penser à une foule devant un restaurant, qui fait la queue. Je voyais cela il y a deux semaines, je l’ai filmé, devant un restaurant à Paris, à 18 heures, une foule qui faisait la queue devant ce restaurant, il y avait sans mentir 200 mètres de queue, c’est-à-dire que ceux qui sont au bout de la queue, ils attendent peut-être trois ou quatre heures pour aller dîner, donc après, je suis allé voir sur Internet ce qu’il se passait : un artiste connu ? Une animation ? C’était simplement parce qu’il y a un menu avec entrée et plat, de très bonne qualité visiblement, à 13 euros. Donc c’est vrai qu’à l’époque où on est, avec le pouvoir d’achat, etc., il y a des gens qui vont faire trois ou quatre heures de queue pour avoir un menu à 13 euros. C’est donc pour dire qu’à partir du moment où on observe ces comportements de foule, comment le public influence le public inconsciemment, eh bien on arrive sur cette psychologie sociale à la Gustave Le Bon.
Les indicateurs techniques classiques relus sociologiquement : tu en as déjà parlé, pour toi, l’analyse technique doit se lire sous le prisme sociologique.
JDH : Totalement. Sinon, je trouve que ça n’a pas de sens de dire : « Là, on casse un support, on casse une résistance, donc il faut vendre, il faut acheter »… Ça n’a pas de sens si on ne sait pas ce qu’il y a derrière. Moi, j’essaie de donner un sens à tout ça, et justement d’inverser les signaux parfois. Je vais prendre un exemple : sur une valeur, on a un canal haussier. La valeur casse le haut du canal haussier, avec un RSI suracheté, donc ça veut dire que tout le monde est en train d'acheter le titre et ça sort d’un canal : 90 % des traders vont dire qu’il faut vendre, que c’est un signal de vente. Moi je dis : pas forcément. Ça peut effectivement être un signal de vente, mais ça peut aussi être un signal d’achat, parce qu’il peut y avoir une bulle narrative en formation ; justement, le principe du restaurant : tout le monde est en train de le découvrir, donc tout le monde se rue dessus, donc tout le monde va faire la queue, parce que les gens ne le connaissaient pas, et c’est ce qu’il s’est passé sur STIF. Donc après, il faut repérer cette bulle narrative, il y a des techniques pour la repérer : il faut analyser ce qui se dit, essayer de faire une analyse, notamment des forums. J’explique tout cela dans le livre.
Les modes, naissances, divisions, effondrements ; les modes traversent tous les pans de la société, la Bourse n’y échappe pas, tu le présentes notamment sous l’angle du PER, puisqu’en fonction de la mode, de la tendance du moment, une entreprise va se valoriser de 10 fois jusqu’à 50 fois son PER. On peut prendre Nvidia par exemple, qui publie ses résultats ce soir, et aujourd’hui tout le monde ne va parler que de ça ; Wall Street attend la publication de Nvidia, et ça va avoir un impact sur la Bourse à l’échelle mondiale. C’est le mono-thème du moment.
JDH : C’est la star mondiale du moment, mais il y en aura une autre dans trois ans. Ce que j’ai dit pour l’analyse technique, c’est aussi valable pour l’analyse fondamentale ; je ne suis pas expert-comptable, je n’ai pas fait d’études de comptabilité, moi, lire un bilan ligne par ligne, je le dis franchement, ça m’emmerde, c’est pas mon truc du tout, moi j’ai toujours regardé les grands ratios du bilan, le chiffre d’affaires et sa dynamique, le résultat d’exploitation et sa dynamique, l’endettement – très important – et sa dynamique, je vais essayer de voir toutes ces grandes masses. Mais aujourd’hui, ce dont je m’aperçois, c’est qu’on ne peut pas dire : un PER de 10, donc une boîte qui vaut 10 fois ses bénéfices, c’est cher ou c’est pas cher, il faut acheter ou il faut vendre ; non, ça ne veut rien dire. Vous pouvez avoir une boîte qui vaut 40 fois ses bénéfices et qu’il faut aller acheter, et une boîte qui vaut 5 fois ses bénéfices, même si elle est rentable, même si elle fait tous les ans des bénéfices, il ne faut pas acheter, parce que le PER est l’indicateur du rang social d’une action : plus une société est à la mode, plus elle est appréciée. Nvidia, par exemple, son PER va être élevé ; mais lorsque la mode s’effondre, eh bien le PER s’effondre. Regardez LVMH par exemple : son PER a été divisé par 1,5 au cours des dernières années, non pas parce que la boîte démérite, ou parce qu’ils ont un trou d’air, ni parce que les marques se vendent moins bien ou qu’elles sont moins prestigieuses, mais simplement parce que ce luxe un peu ostentatoire est un peu moins à la mode, et parce que des gens comme Bernard Arnault, aujourd’hui, ne sont plus aussi bien considérés qu’ils l’étaient il y a quelques années, y compris dans l’admiration que même le public fan des entrepreneurs – et malheureusement, il n’y en a pas beaucoup en France – peut considérer.
Algorithme et IA, automatisation des biais sociaux ? Qu'en penses-tu?
JDH : Alors ça, c’est très intéressant. Il faut bien voir qu’aujourd’hui, on parle du trading automatique – ça fait déjà dix ans qu’on en parle. Oui, il y a énormément de trading automatique, mais il est programmé par des IA qui sont elles-mêmes programmées par des humains, et les humains en question obéissent à une certaine logique, à un certain raisonnement, et ce raisonnement a été formé par les écoles qu’ils ont fréquentées, et ces universités ou ces écoles qu’ils ont fréquentées, où ils ont été formés, elles ne diffusent pas les mêmes messages qu’il y a vingt ans. Donc ça, il faut bien le comprendre, et une fois qu’on l’a compris, on comprend un peu quels vont être les algorithmes.
C'est quoi la Capitulation collective ? Tu en parles dans ton livre...
JDH : J’ai écrit ça au moment où il y avait cette espèce de flash-krach en avril 2025, où il y avait une sorte de capitulation collective après les droits de douane de Trump, quand il a dit qu’il allait appliquer des droits de douane, le marché s’est cassé la figure, je crois 15 ou 20 % de baisse en quelques jours, et puis d’un coup c’était la capitulation collective.
Parce que ce que tu décris, c’est un titre où une thématique va être portée petit à petit par un narratif.
JDH : Un narratif, tout à fait, qui se met en place, mais qui rencontre une audience, parce que le type qui fait un narratif qu’il prêche dans le désert, il n’y a personne qui l’écoute, c’est juste un prêcheur. Le narratif, c’est lorsqu’il y a une audience. C’est comme l’histoire de la rareté : on dit qu’un produit rare est cher ; non, un produit rare n’est pas forcément cher, il l’est s’il y a une demande. Le produit peut être super rare, s’il n’y a pas de demande et que personne n’en veut, il ne vaudra rien ; c’est pareil pour les narratifs. Là, je mélange l’économie et la sociologie, de toute façon les deux sont indissociables. Ça m’énerve les gens qui opposent les deux ; ils sont indissociables, il n’y a pas d’économie sans sociologie. La sociologie relève de principes souvent très économiques, comme la loi de l’offre et de la demande, la rareté relative, etc.
Donc, une valeur, un secteur, peut être à la mode, peut être du coup survalorisé, en tout cas davantage valorisé, et petit à petit, cette mode passe, et sans qu’il y ait forcément de gros changements financiers, au sens comptable du terme comme tu le disais, eh bien d’un seul coup, on peut avoir une revalorisation et une correction très significatives, non pas pour des différences financières, mais simplement sociologiques.
JDH : Ce sont les représentations sociales qui changent, c’est-à-dire la manière dont nous nous représentons les choses. Dans les années 80, il y avait énormément de films de karaté, c’était la grande mode, tout le monde pensait qu’un petit karatéka hyper entraîné pouvait battre un géant, parce que c’était une image qui était donnée dans les films ; aujourd’hui, il n’y a plus grand-monde qui y croit, sauf les aficionados de ce genre de films, parce que les vidéos sur YouTube, les preuves de la réalité, montrent l’inverse. Donc les représentations sociales changent, en fonction de l’évolution de la manière dont on voit la réalité, de l’information qu’on a, et puis en fonction des modes, des tendances ; il y a quarante ans, personne ne pensait qu’il ne fallait pas polluer, jeter des déchets toxiques dans une rivière, c’était un acte banal, alors qu’aujourd’hui, c’est considéré comme un crime – je ne dis pas un délit, mais bien un crime. Donc avec les représentations qui changent, tout change, y compris nos manières d’investir.
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